Ecrivains arabes d'expression française

CORM Georges (Daoud)

Né en 1896 à Beyrouth d'une famille de lettrés du Kesrouan, Georges Corm était le petit-fils de Semaan Corm, qui s'illustra comme précepteur des fils de l'Émir Béchir, et le fils de Daoud Corm, l'un des pionniers de la peinture au Liban, qui se rendit célèbre aussi bien par ses toiles religieuses que par ses très beaux portraits de notabilités libanaises, égyptiennes et romaines.

Daoud Corm tenait ses racines bien ancrées dans le XIXe siècle libanais qui avait vu le déclin de l'aristocratie traditionnelle; il mourut, disent ses biographes, chargé d'honneurs. Georges Corm se trouva donc devoir assurer le rôle difficile d'un artiste, fils d'un autre artiste bien arrivé, et ceci dans une société entrée dans un processus de changement rapide.

Il fallut d'abord choisir entre des talents divers dont la nature et le milieu familial l'avaient doté. Les nombreux cahiers de poèmes de jeunesse qu'il a laissés en témoignent (dont un, Chez les humbles, publié en 1915). La passion de la musique et les soirées de musique de chambre qu'il a animées en tant que pianiste dans le Beyrouth du début du siècle, ses efforts pour la mise sur pied du Conservatoire de Musique, sont un autre témoignage de ses capacités artistiques complexes. De même ses nombreuses activités dans divers domaines artistiques entre 1922 et 1930 sont un autre indice de ses attaches aux diverses formes de l'Art et aussi d'un inlassable désir de développer les arts libanais.

Pourquoi la peinture prit le dessus, seul l'artiste pourrait peut-être répondre. L'ombre d'un père dans une société encore profondément marquée par le patriarcalisme, sans doute, mais aussi le sentiment, inspiré là encore par l'expérience paternelle, que la peinture mieux que la musique ou la poésie permettrait d'assurer un minimum de conditions matérielles d'existence. En réalité, Georges Corm devait faire tout au long de sa vie l'expérience amère de la condition d'artiste dans une société en mouvance rapide et qui donc ne saurait se préoccuper de l'Art, et encore moins du statut social et des conditions d'existence de ses artistes.

Une partie de son œuvre s'en ressentit, lorsque vivant de sa seule peinture, il dut sacrifier beaucoup de ses élans picturaux spontanés mais si bien structurés à la confection de certains portraits trop bien léchés de personnalités de la bonne société : portraits manifestement faits pour plaire à leur modèles, lesquels auront malheureusement trop souvent tendance à chicaner l'artiste.

On ne s'étonnera pas qu'à partir des années 1950, où les conditions de vie matérielle de l'artiste se dégradent de plus en plus, disparaissent de son oeuvre les somptueuses natures mortes des années 1930, ou les si fins paysages libanais des années 1920, suivis de paysages égyptiens dans les années 1930 et 1940.

En revanche, et comme à titre de compensation, certains des rares paysages de Georges Corm, à partir de 1950 auront souvent une composante fantastique et symbolique cachée, qui se laisse deviner dans la forme de rochers (tels ceux surplombant une vue de la baie de Jounieh), ou dans celles de stalactites (toiles représentant l'intérieur de la grotte de Jeita), ou encore dans L'Homme dans la Planète et le Cygne.

De même, de nombreuses toiles de nus féminins de cette période, d'un érotisme si manifestement contraire au romantisme mystique de l'artiste, viennent s'inscrire comme un contrepoint vengeur de tous ces visages mignons et esthétisés des dames de la bonne société.

En fait, Georges Corm ne réussit jamais à être tout à fait un homme du XXe siècle, ni à s'adapter au jeu social de la nouvelle élite libanaise ou égyptienne. Certes, lorsque à l'occasion de son mariage avec Marie Bekhyt, fille de Youssef Bekhit, riche courtier de coton à la Bourse d'Alexandrie, il s'installe dans cette ville en 1928, il ne fait pas de doute que la brillante vie cosmopolite de cette cité levantine le séduit. Il y produira de remarquables portraits, de splendides natures mortes, et des paysages de mer tout en nuances. Cependant, l'art seul ne suffit point à faire vivre une famille qui s'agrandit, et avec la dépressions des années 1936-39 en Egypte, les affaires commerciales initiées par lui deviendront un sujet additionnel de tourment pour lui et pour son épouse.

En 1948, Georges Corm abandonne définitivement toute activité commerciale et ne vivra plus que du maigre produit de ses portraits et de quelques leçons de peinture. Il s'installe alors au Caire.
La nostalgie permanente du sol natal aggravée par le dépaysement engendré par les changements sociaux et culturels de l'Egypte à cette période, le ramène définitivement en 1956 à Beyrouth; il s'y retirera cependant assez rapidement de la vie publique et sociale; il cessera même d'exposer après 1967, lorsque la vague de peinture abstraite déferla sur la bonne société libanaise, au point d'ailleurs que le critique d'art d'un grand quotidien de Beyrouth estima avec emphase et assurance que la poussière avait rongé son pinceau.

A la fin des années 1950, restant fidèle à sa vocation première de promoteur des arts libanais, il avait pourtant présenté à nouveau au Gouvernement libanais un plan pour la mise en place d'un Institut des Beaux-arts; il ne fut point donné suite à ce plan, et jamais l'Etat libanais de l'Indépendance ne songea à recourir à lui ou à l'honorer, si ce n'est par l'attribution de l'ordre du Cèdre en mai 1958.

Lorsqu'il dut abandonner en 1964, contraint et forcé, son atelier et son petit jardin de Khandak el-Ghamik, construit en 1922, par ses propres soins, sur la grande propriété de Daoud Corm, son père, sa santé se déclina rapidement. Une intervention chirurgicale en 1966 lui permit un répit de cinq années. Cette année là, il exposa deux portraits au salon de Printemps de Paris, qui lui valurent plusieurs commandes qu'il ne put toutefois réaliser en raison de son état de santé.

En 1966, son Essai sur l'Art et la Civilisation de ce temps est un réquisitoire violent contre l'influence corrosive du marxisme stalinien et du mercantilisme américain sur les arts contemporains, et une dénonciation des modes artistiques lancées à coup de campagnes publicitaires. Georges Corm, dans cet essai, exprime avec véhémence toute sa nostalgie de l'humanisme classique dont il était entièrement pétri, mais aussi sa foi dans l'émergence d'une nouvelle civilisation humaniste … adaptée aux besoins de cette ère industrielle et atomiste.

Ce fut son unique cri public de révolte contre la civilisation de son siècle qui l'avait meurtri sur plus d'un plan, un cri qui aujourd'hui, en cette fin de siècle, n'est pas sans trouver d'étranges résonances dans la résurgence des mouvements de fondamentalisme mystico-religieux au Moyen-Orient, mais aussi dans les pays occidentaux. Passé ce frisson de révolte, exprimé en dépit de sa pudeur naturelle, l'artiste vivra les dernières années de sa vie dans le silence et le recueillement, tant il avait conscience de l'approche du grand départ. Seuls quelques élèves fidèles, tel le très dévoué Joseph Matar, continuaient de l'entourer de leur affection; de même il avait plaisir à revoir cet autre grand solitaire qu'était Omar Onsi. Il s'éteignit serein au soir du 13 décembre 1971, emportant avec lui toute la douceur d'un Liban romantique, aujourd'hui disparu à jamais, et que cet ouvrage s'efforce de faire revivre.

C'est certainement Marie Corm, son épouse si discrète mais si présente à la fois dans son existence, qui a le mieux défini cet artiste à cheval entre deux siècles et donc deux sociétés et qui pourtant ne voulut jamais compromettre. C'était, dit-elle, un pur, un authentique. Il est vrai qu'il a souffert de l'incompréhension des gens autour de lui. Mais par-dessus tout, il est resté lui-même et, jusqu'à ses dernières heures, continuait à imprégner les autres de la beauté qu'il portait en lui.

Puissent ces pages et ces reproductions contribuer à ouvrir la voie à ce message de beauté qui, comme bien d'autres messages libanais, a été recouvert d'un voile de poussière opaque et sanglant, par ceux mêmes qui, dans la vanité, ont cru édifier le Liban en terre symbole de l'humanisme universel; Liban, pour qui l'artiste a disparu écrit dans sa jeunesse:

Ô mon pays, à toi les plus beau chants de gloire, les plus beaux chants d'amour.

Sa vie et son oeuvre auront en tous cas accompli pleinement et fidèlement cette promesse.


Fils du peintre Daoud Corm et lui-même peintre (diplômé de l'Ecole nationale des Beaux Arts de Paris) et homme de lettres, membre fondateur du Musée national et du Conservatoire de musique.

Nombreux articles dans la presse libanaise sur la nécessité de promouvoir les arts et les lettres au Liban.

La vie et l'oeuvre picturale de Georges Corm ont fait l'objet d'un ouvrage imprimé à l'Imprimerie Catholique en 1981 sous le titre de "Georges Corm - Un peintre du Liban" (disponible à la Galerie Bekhazi).

 

Bibliographie:

  • Essai sur l'art contemporain, 1965.
  • Votre âme est un paysage choisi, 1950.
  • Chez les humbles, 1917.

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Salah Stétié

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Article ajouté le 2007-03-28 , consulté 107 fois

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