Ecrivains arabes d'expression française

Salah Stétié: Biographie

       S. Stétié est né le 28 septembre 1929 à Beyrouth, au moment où le Liban vient de se détacher de l'Empire Ottoman et se tourne vers la France et la langue française. Son père, Mahmoud Stétié, est enseignant et poète de langue arabe connu dans les milieux littéraires de la capitale libanaise. Il initie son fils à la culture arabo-musulmane. Cela ne dure pas longtemps puisque le jeune Salah poursuit ses études au collège protestant français de Beyrouth, puis chez les Jésuites, moment qu'il évoque avec fierté et qu'il considère comme une chance :

 

                   C'était, c'est toujours un privilège que d'appartenir à cet établissement huppé et qui donnait, protestantisme oblige, une excellente formation pédagogique et morale à tous ses élèves.

 

            En 1947, il entre à l'Université Saint Joseph à Beyrouth, où il termine ses études secondaires et prépare sa licence en droit. Il devient l'élève et l'ami de Gabriel Bounoure, directeur de l'École Supérieure des Lettres de Beyrouth dans les années quarante. La même année (1947), il enseigne à Alep, ville à laquelle il consacre son livre Le Voyage d'Alep, livre écrit à la fin des années quarante et publié pour la première fois dans la revue Mercure de France.

C'est au début des années cinquante que S. Stétié commence un long voyage géographique mais aussi culturel. C'est une aventure difficile et pourtant menée avec passion surtout quand il s'agit de l'aventure de la langue française. Ce voyage géographique, linguistique et culturel modifie la vision du monde chez lui. En 1950, il part à Paris après avoir réussi à bénéficier d'une bourse d'études accordée par Gabriel Bounoure. Il poursuit ses études de lettres à la Sorbonne. Parallèlement à ces Études, il s'inscrit au collège de France où il assiste à des cours donnés par Louis Massignon. Passionné par la poésie contemporaine, il se lie d'amitié dès les années cinquante avec Pierre Jean Jouve (1887-1976), André Pieyre de Mandiargues (1909-1991), le poète italien Giuseppe Ungaretti (1888-1970), Yves Bonnefoy (né en 1923), André du Bouchet (1924-2001) et le poète anglais David Gascoyne (1916-2001). Il collabore aux principales revues de création littéraire et poétique dont les Lettres Nouvelles, Le Mercure de France, La Nouvelle Revue Française.

         En 1954, il fait la connaissance de Maurice Saillet, rédacteur en chef des Lettres Nouvelles à l'époque. Celui-ci lui confie le soin de s'occuper de la poésie dans la revue qui vient d'être créée et qui groupe assez vite autour d'elle des poètes qui ne tardent pas à devenir les maîtres d'œuvre de la poésie « moderne » comme Yves Bonnefoy et André du Bouchet.

         Après son retour en Orient en 1954, il enseigne à l'Académie libanaise des beaux-arts, puis à l'École supérieure des lettres de Beyrouth et enfin à l'Université libanaise à Beyrouth. Il participe aussi à la création de l'hebdomadaire culturel en langue française L'Orient littéraire au seins du journal de langue française L'Orient.

         Cet hebdomadaire que S. Stétié dirige de 1956 à 1961 joue, à cette époque, un rôle important de médiateur entre les nouvelles créativités en Occident, notamment en France, et les nouveaux modes d'écriture et de pensée en Orient. Il sera le détecteur et le révélateur des nouvelles valeurs de civilisation au Liban et dans le monde arabe. C'est dans ce journal que seront publiés pour la première fois en traduction française des poètes aussi importants que le Libanais d'origine syrienne Adonis (né en 1930) ou l'Irakien Badr-Chaker Es-Sayab (1926-1964) et bien d'autres, dont S. Stétié décrit et analyse l'invention poétique dans Les Porteurs de Feu.

         Il écrit des essais, donne des conférences, milite pour que le public français apprenne à comprendre la spécificité de l'imaginaire arabe. Il s'essaie au même moment au rôle de médiateur entre les deux cultures et tente de préserver la fragile passerelle entre l'Orient et l'Occident et instaure un discours « méditerranéen » qui se veut synonyme d'humanisme.

         Cette nouvelle fonction le pousse à travailler sans cesse pour concilier les trois notions, l'arabité, la méditerranéité et la francophonie. Cela fait de lui un « porteur de feu », ce feu qui « soude l'épars ou le ressoude », un créateur de cohérence, un conciliateur dans la « séparation de corps » qui dure encore entre deux mondes de l'esprit. S. Stétié est un créateur d'unité, mais il porte d'abord témoignage de l'identité de l'individu arabe « fracassé sous le choc de l'histoire ».

         En tant qu'enseignant mais aussi en tant que dirigeant de l'hebdomadaire, il affirme avoir une grande appétence de dialogue avec ses écoliers ou ses étudiants. Le journalisme lui permet plus d'ouverture. Il ne manque pas de souligner à quel point ce domaine est enrichissant dans la mesure où il permet la rencontre et l'ouverture à l'autre. C'est, selon lui :

 

          Un espace d'ouverture et d'accueil, le point d'implantation d'une dérive contrôlée vers le lieu de l' « autre » et où donc l'autre s'explique-t-il mieux que dans sa culture, et où mieux que dans ma propre culture je peux me faire reconnaître par l'autre, surtout si, comme cela a été le cas, cette culture, la mienne, se remettait en cause, et voulait hâter son propre mouvement vers une meilleure identification d'elle-même en quittant provisoirement son espace identitaire originel, afin de se reconstituer au contact de l'autre et, ainsi enrichie, de se définir à nouveau de ce qui la constitue.

 

         En 1961, il est nommé par le Ministre des Affaires Étrangères à Beyrouth pour assumer la charge de conseiller culturel du Liban auprès des ambassades libanaises en Europe occidentale. Il s'engage alors dans la carrière diplomatique et occupe divers postes en France – auprès de l'UNESCO (1965) –, aux Pays-Bas (1982-1984 et 1991-1992) puis au Maroc (1984-1987) avant de rentrer au Liban où il devient directeur des affaires politiques, puis secrétaire général du Ministère des Affaires Étrangères (1987-1991). En 1992, après la fin du conflit entre les communautés libanaises, il prend sa retraite et s'installe à Tremblay-sur-Mauldre, dans les Yvelines. Il se consacre alors à l'écriture et aux travaux de la « Commission de terminologie et de néologie » française à Paris dont il est membre.

Poète ou ambassadeur, S. Stétié ne cesse de combattre l'obscurantisme que certains, sous le couvert de la religion, tentent de dresser entre les peuples comme un rideau de pureté qui les protège. Il montre l'importance de la cohabitation et affirme qu'aucune civilisation ne peut se priver de la différence, de cette complémentarité indispensable pour que l'homme évolue. Aussi invite-t-il ses lecteurs à croire fermement en la tolérance de l'autre.

Durant son parcours, S. Stétié œuvre pour la conciliation des différentes cultures et religions. Il concilie sa carrière de poète et celle de diplomate, son combat politique et son enseignement prophétique. Il travaille, en outre, à rapprocher les cultures orientale et occidentale. Dans ce sens, il affirme que sa vie a trois « épines dorsales » : la première est l'amour de la poésie, le seconde, liée d'ailleurs à la première, est la langue française et la troisième est l'ouverture aux autres, à leur culture, à leur être au monde. Ce dernier axe fut déterminant, selon lui, dans le choix des professions pratiquées, qui sont toutes des professions marquées par un certain sens d'ouverture.

         Il s'est mis à l'écoute de l'autre et affirme à plusieurs reprises qu'il est assoiffé de la différence. Ses maîtres, en l'occurrence Gabriel Bounoure, rencontré au Liban, et L. Massignon, dont il a suivi, pendant ses années parisiennes, les cours au Collège de France sur les grands mystiques musulmans, lui enseignent cette écoute et lui indiquent par leurs propres travaux les moyens de faire dialoguer les civilisations.

         À partir de 1963, les fonctions diplomatiques citées ci-dessus ont permis au poète de contacter d'autres peuples et l'ont conduit à la rencontre des grandes personnalités. Ce métier « passionnant » est « lié au sens de l'autre » et à l'altérité qui est essentielle pour lui.

         Cela lui permet aussi de transmettre la culture arabe et en particulier libanaise à d'autres peuples en tant que diplomate, mais aussi en tant que poète, et d'expliquer la position politique des autres et leur culture à ses compatriotes, d'où son rôle de « médiateur ». Il s'efforce, en effet, par les deux langues différentes mais complémentaires, de réduire les frontières et dénonce, aussi bien sur la scène politique que par la voix littéraire le mensonge des cloisons et des clôtures. Il a vécu aussi la guerre au Liban et, « ambassadeur de l'incendie », ce qui a renforcé chez lui la volonté de travailler pour la paix. Il affirme à ce sujet :

 

J'ai […] été le témoin de toutes les guerres israélo-arabes, comme enfant d'abord, puis comme jeune homme ayant le cœur à gauche et soucieux de justice au Liban comme au plan international, puis comme diplomate, à l'Unesco notamment, où j'ai été l'un de ceux qui ont milité vigoureusement pour la cause de la Palestine.

 

         Quant à l'influence des autres événements, en l'occurrence les guerres mondiales, il les dénonce vivement et montre qu'elles ne contribuent d'aucune manière à un développement réel et à la tolérance des différences. Il déclare à ce sujet :

 

      J'ai vu dans la presse les premières images d'Hiroshima. J'ai vécu plus tard [...] les différents conflits de libération des peuples colonisés et notamment la guerre du Viêt-Nam et la guerre d'Algérie, où j'étais effectivement, par le cœur et par l'intelligence, partie prenante [...] J'ai vécu bien des situations où se jouait le destin du monde arabe : la destitution du Sultan du Maroc et l'indépendance de ce pays dans les années cinquante, la guerre d'Algérie déjà citée, dans les années soixante, la naturalisation du canal de Suez et ce qui s'ensuit, la défaite arabe de 1967 face à Israël, la demi-victoire et la demi-défaite arabe de 1973, etc.

 

            Ce n'est donc pas un hasard si S. Stétié est reconnu dans le monde littéraire international et si ces propos sur la tolérance ont trouvé des admirateurs en Orient et en Occident. Les Prix littéraires qui lui ont été décernés témoignent, d'une part, de sa maîtrise de la langue française en tant que langue de l'autre, et d'autre part, de son statut de médiateur entre les cultures du bassin méditerranéen.

         Parmi les Prix littéraires les plus connus, citons le Prix de l'amitié franco-arabe pour son livre Les porteurs de feu en 1972, le Prix Max Jacob pour Inversion de l'arbre et du silence en 1981 ainsi que le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française qui lui est attribué pour l'ensemble de son œuvre en 1995. Deux colloques lui sont consacrés en 1996. Le premier a été organisé à l'Université de Pau du 22 au 24 mai, alors que le deuxième a lieu à Cerisy-la Salle du 11 au 18 juillet. Salah Stétié a participé en 2003 à la présentation du dictionnaire Le Petit Larousse et figure donc parmi les nouvelles personnalités présentées dans l'édition de l'année. Le 20 octobre 2004, il est fait commandeur de la Légion d'honneur par le ministre de l'Intérieur Dominique de Villepin.

 

                                                                       Mfedal BAIGGAR

 

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Article ajouté le 2007-03-12 , consulté 127 fois

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