Salah Stétié: Le monde auc couleurs de l'arc-en-ciel
LE MONDE AUX COULEURS DE L'ARC EN CIEL
Le phénomène de mélange des cultures ou de cohabitation des différentes civilisations s'accroît. C'est un phénomène positif dû, d'une part, à la liberté et à l'ouverture de la mentalité actuelle des citoyens, et d'autre part, à l'absence de déterminations physiques et à l'éloignement de la simplicité originelle. Cependant, ce phénomène n'est encore qu'à son début ; la cohabitation des cultures est très limitée. Les plus grandes villes du monde, celles qui donnent l'exemple de cette cohabitation, ne comptent que des minorités vivant isolément et gardant chacune sa culture propre.
En littérature, rares sont les poètes et les écrivains qui ont représenté l'autre dans son réalité objective. S. Stétié est parmi ceux qui ont choisi le chemin le plus noble, à savoir celui de la tolérance. Il appelle sans cesse à la cohabitation et à l'amour entre les différentes cultures et à l'ouverture à l'autre dans son altérité. La brillante actualité de ses propos concernant sa vision de la différence culturelle aussi bien dans le monde arabe que dans le monde occidental a fait de lui un homme aimé.
Ce prêcheur du dialogue accomplit son rôle de « témoin » avec la sincérité et le courage dont il a fait preuve dans les fonctions diplomatiques et culturelles qu'il a exercées ainsi que dans ses écrits littéraires. Ce « porteur de feu » n'hésite pas à s'opposer à ceux qui veulent faire du monde arabe un monde fermé, à ceux qui veulent faire de la religion musulmane une citadelle assiégée. Il n'hésite pas à montrer son désaccord à tous ceux qui veulent établir des murs entre les différentes cultures. Il rejette d'abord le point de vue de certains intellectuels arabes qui voient dans la langue française la langue de l'ennemi et dans la culture occidentale le mal à repousser. Il rejette aussi les idées de certains occidentaux comme Salman Rushdie ou Michel Houellebecq, qui inventent un système de faits falsifiés contre la religion musulmane en vue de la persifler.
C'est dans la différence culturelle que S. Stétié voit l'avenir de toute civilisation. Dans un monde où le contact des civilisations est un fait quotidien, seule la tolérance est en mesure de rapprocher les humains. C'est pour cela qu'il fait l'éloge du métissage des cultures. Ainsi, dans l'un de ses très beaux poèmes, à savoir « Les tueurs d'arc-en-ciel », il lance un appel au métissage culturel :
L'homme est fait de la matière de l'arc-en-ciel,
C'est façon de dire qu'il est de couleur :
Le jaune, le bleu touareg, le noir, le rouge d'Amérique,
Le blanc, car le blanc aussi est une couleur,
Il est d'autres couleurs que je ne connais pas, qui sont à l'intérieur, dans
les cœurs et les âmes,
Couleurs qui parfois paraissent, transparaissent
Dans les yeux des femmes et des hommes, dans l'iris de l'œil de l'enfant,
Iris bleu, iris violet, iris marron, iris vert,
Bel iris noir, et tous ceux-là, tous ces iris,
Tournés, comme les fleurs du même nom, en beau bouquet,
En grand jardin d'iris vers le soleil visible,
Vers la transparence de l'air, vers le feu de l'orage, vers l'invisible aussi,
Que seul l'homme voit, même s'il ne le voit qu'avec un troisième œil, œil
voyant,
Tout cela, mes amis, fait de nous l'humanité,
L'humaine humanité et ses mélanges,
Tissage et métissage est l'humanité humaine :
Celle qui vit, qui rêve, qui crée, qui s'interroge,
Humanité admirablement cosmopolite
Admirablement unie par ses racines de vérité, quand elle est vraie, quand
elles sont vraies,
Hommes et femmes et enfants, ô vous mes enfants d'Iraq,
Pleurant de vos yeux d'enfants du pétrole !
Ce n'est pas d'un métissage aveugle que notre poète fait l'éloge. C'est d'un métissage équilibré, à la manière d'un tissage, sans aucune aliénation. C'est un métissage bâti sur le respect de l'autre dans sa différence :
L'humanité pourrait bien être cet apprivoisement de l'altérité qui postule que l'acteur humain s'accepte, jusque dans la définition qu'il se donne de lui-même, jusque dans son identité, comme l'autre d'un autre - et lui-même identité par ce même trajet d'aller et retour.
S. Stétié propose deux solutions pour qu'un métissage culturel soit réussi. Il faut tout d'abord « détruire les vieilles images négatives et désastreuses » que se font les différentes civilisations les unes contre les autres et corriger les préjugés non fondés : l'Occident n'est pas un démon matérialiste, immoraliste et athée et l'Islam n'est pas une idéologie fondamentaliste et intégriste qui suscite les craintes et les hantises. Il rejette toute forme d'intégrisme qui nourrit des stéréotypes non objectifs en Orient comme en Occident. Ces préjugés détruisent l'image réelle des peuples et incitent, dans le cas où elles seraient négatives, et elles le sont souvent, à haïr et à rejeter l'altérité des autres. Il faut donc corriger les représentations négatives de l'autre et lutter contre l'ethnocentrisme.
De même que le christianisme ne saurait être condamné au nom des guerres, des atrocités commises au temps des croisades ou au temps des guerres de religion, de même, contrairement à ce qu'en dit Salman Rushdie, on ne saurait rendre l'islam (en tant que doctrine et en tant que société) responsable des égarements de ses fous.
Dans un poème dédié à L. S. Senghor, S. Stétié, en faisant l'éloge de ce grand poète, évoque une qualité qui lui est chère, à savoir l'ouverture à tous les Hommes et à toutes les idées. Écoutons-le :
L'homme et l'idée avec toi vont leur libre chemin de langue
Leur chemin français vers tous les hommes et toutes les idées
Leur chemin sénégalais vers tous les hommes et toutes les idées
Car la langue après tout n'est que la langue et l'homme est plus :
Il est le citoyen de Babel
Il est celui par qui toute langue se délie et Babel ô Babel sa liberté !
L'œuvre de S. Stétié est ouverte et dialoguante, qu'il s'agisse de ses essais, de ses poèmes, de ses nouvelles, de ses carnets ou de son unique roman Lecture d'une femme. Par le métier de « passeur entre les cultures » qu'il a choisi, il a pu établir des liens entre la culture arabo-musulmane et la culture occidentale. Influencé par deux grands maîtres : Gabriel Bounoure et Louis Massignon, il est conscient de l'importance de l'idée du pont entre l'Orient et l'Occident. Il travaille alors, depuis Les porteurs de feu, à rapprocher les deux univers poétiques, arabe et français en effectuant des traductions ou en écrivant des apologies.
Depuis Le voyage d'Alep, écrit à l'âge de dix sept ans, c'est à dire au moment où la voix du poète est encore « naïve » ou « native », pour utiliser ses propres termes, il voit son chemin bien tracé vers cet ailleurs fabuleux qui l'appelle. Ce voyage établit une rencontre culturelle sans précédente avec l'autre et l'ailleurs. Cette rencontre n'est pas limitée à la fascination géographique. C'est un ailleurs culturel que S. Stétié relate dans ses poèmes et essais. C'est d'abord la langue française, « langue de l'autre », qu'il aime et qu'il transforme de manière à en faire une patrie. Il s'agit, en second lieu, des poètes de cette langue qui le passionnent et qui ont fait l'objet de nombreux essais. Parmi ces essais, nous citons André Pieyre de Mandiargues, deux essais sur Rimbaud : Rimbaud, le huitième dormant et Rimbaud D'Aden, Mallarmé sauf azur, l'article sur Pierre Jean Jouve intitulé « De « Sueur de sang » à « Matière céleste », une dialectique de la substance », dans la revue Sud, ainsi que Hugo ? Oui, Hugo ! En outre, il a dédié plusieurs de ses articles à des poètes, écrivains et intellectuels occidentaux avec lesquels il partage des principes humanistes : À Philippe Jaccottet, il a dédié Habiter Vermeer, à Gabriel Bounoure, La mort abeille et La parole et la preuve. À André Pierre de Mandiargues, il a dédié Colombe Aquiline, etc.
Ce n'est pas un hasard si trois Prix ont été consacrés, en France, à ce grand poète et essayiste venu d'Orient : le Prix de l'amitié franco-arabe pour son ouvrage Les porteurs de feu en 1972, le Prix Max Jacob pour Inversion de l'arbre et du silence en 1981 ainsi que le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française qui lui est décerné pour l'ensemble de son œuvre en 1995. Deux colloques lui sont consacrés en 1996. Le premier a été organisé à l'Université de Pau du 22 au 24 mai, alors que le deuxième a été en Cerisy-la Salle du 11 au 18 juillet. Salah Stétié a participé en 2003 à la présentation du dictionnaire Le Petit Larousse et figure parmi les nouvelles personnalités présentées dans l'édition de l'année du dictionnaire. Le 20 octobre 2004, il est fait à Paris commandeur de la Légion d'honneur par le ministre de l'Intérieur Dominique de Villepin.
Mfedal BAIGGAR, le 13 avril 2005

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