Ecrivains arabes d'expression française

Salah Stétié: Le métissage culturel

                                               Le métissage culturel

 

        La production littéraire de S. Stétié, bien qu'elle puise sa force dans les sources arabo-musulmanes, s'adresse, par son aspect œcuméniste, à l'être humain sans distinction de couleur ni de culture. Elle n'est pas seulement une poésie de compréhension mais aussi une poésie de réconciliation humaine. Elle nous enseigne que chaque peuple, par sa différence, contribue à la formation de la civilisation de l'universel :

 

L'homme est fait de la matière de l'arc-en-ciel,
C'est façon de dire qu'il est de couleur :
[…]

Tout cela, mes amis, fait de nous l'humanité,
L'humaine humanité et ses mélanges,
Tissage et métissage est l'humanité humaine :

Celle qui vit, qui rêve, qui crée, qui s'interroge,

Humanité admirablement cosmopolite
Admirablement unie par ses racines de vérité, quand elle est vraie, quand elles sont vraies 

                                                                                                                                       

         Dans une conférence prononcée à l'Institut français de La Haye en juin 1992, S. Stétié fait l'éloge de la conception du métissage culturel chez L. S. Senghor. Il lui dédie un poème dans lequel il évoque une qualité qui lui est chère, à savoir l'ouverture à tous les hommes et à toutes les idées.  Écoutons-le:

 

L'homme et l'idée avec toi vont leur chemin de langue

Leur chemin français vers tous les hommes et toutes les idées

Leur chemin sénégalais vers tous les hommes et toutes les idées

Car la langue après tout n'est que la langue et l'homme est plus:

Il est le citoyen de Babel

Il est celui par qui toute langue se délie et Babel ô Babel sa  liberté !

 

        Seul le dialogue des cultures peut introduire la création dans le processus global des échanges et dans le mouvement général du développement. Malheureusement, laisse entendre S. Stétié, la rencontre entre les cultures se fait rarement de façon pacifique ; l'accord et la paix se font rarement par le respect des souveraineté des autres cultures. Le dialogue entre le monde oriental et celui de l'Occident, vu les conflits historiques et les différences religieuses, en est l'exemple. Les deux civilisations ne sont pas prêtes à accepter les différences de l'autre malgré les appels continus, souvent hypocrites, au dialogue.

        C'est un trait de l'époque contemporaine, selon le poète, que de ne pas dissocier les problèmes de l'inégalité, de l'exclusion, de la subordination, des problèmes culturels. Il n'y a pas de communauté, en effet, sans reconnaissance des identités individuelles et collectives qui la constituent. L'humanisme du poète est universaliste dans la mesure où il ne limite pas son amour ni son rêve de paix à la seule communauté libanaise. La communauté inclut, selon lui, tous les peuples de la Méditerranée et toutes les communautés du monde.

        Comme chaque culture porte en elle-même un rêve d'unir, la deuxième condition du vrai dialogue, selon lui, est la reconnaissance de la souveraineté de l'autre dans la détermination de ses valeurs. Il appelle à la fois à l'union des nations en soulignant le caractère irréductible de chacune dans le mode spécifique d'exister et d'être de l'homme à travers sa culture. On ne peut prétendre, selon lui, à une culture mondiale au moment où une civilisation impose ses caractéristiques culturelles et détruit les autres. Plusieurs vers de ses poèmes illustrent cette pensée. Plusieurs expressions émanent de l'espace culturel que le poète a choisi comme objet de ses poèmes, à savoir la civilisation arabo-musulmane, le Liban de la guerre et la lumière de l'Orient. Le langage poétique de S. Stétié puise ses ressources dans une culture et vise les lecteurs de toutes les cultures.

          Le dialogue des cultures ne doit pas annuler les différences culturelles selon le poète. Le monde arabe doit s'ouvrir à la modernité et renoncer à toute forme de fermeture identitaire. Cependant, il ne doit pas retomber dans la suprématie d'une culture coloniale. S. Stétié est favorable au maintien des identités culturelles à l'intérieur d'une civilisation universelle. Pour cela, il travaille à faire reconnaître la culture arabo-musulmane comme différente et égale en dignité à celle des autres peuples. Il voit que la différence de cette culture, comme celle des autres, doit être accueillie et acceptée comme une expression de l'humain dans la mesure toutefois où elle reste compatible avec les valeurs d'égalité et de liberté individuelle qui fondent la légitimité de la personne.

          S. Stétié se prononce contre « l'universalisme aveugle » porté par « de grandes civilisations techniques et technologique ». Il souligne que le Liban est parmi les pays opposés à la politique des « patries monolithiques » et lutte pour « une façon d'être soi, une façon d'être l'autre aussi ». Les frontières entre les différentes cultures doivent être, d'après lui, des frontières ouvertes aux visites et aux échanges mais non aux invasions et aux occupations de quelque ordre qu'elles soient. Il a toujours lutté, en effet, en tant que poète mais aussi en tant que diplomate, pour la reconnaissance de la souveraineté des nations, laquelle est la première condition de la liberté. Son point de vue nous rappelle celui de Claude Lévi-Strauss selon lequel la disparition des différences peut être mortelle pour toutes les cultures, et non seulement pour les plus influençables d'entre elles :

          Il n'y a pas, il ne peut y avoir une civilisation mondiale au sens absolu que l'on donne à ce terme, puisque la civilisation implique la coexistence de cultures offrant entre elles le maximum de diversité, et consiste même en cette coexistence.

 

          Selon S. Stétié, l'identité culturelle doit s'enrichir de la rencontre avec l'autre sans renoncer aux valeurs qui la fondent. C'est dans cette situation de multi-culturalisme, davantage en dialogue qu'en conflit, que sa poétique nous semble remarquable par sa beauté, son harmonie naturelle et la mise en œuvre d'une écoute dépourvue de préjugés visant une entente entre l'Occident et le monde arabe.

 

         Se métisser c'est s'emparer amoureusement non de l'autre mais de ce qui, de l'autre, consent à faire partie de soi sans détruire, pour autant, cela qui fait soi ce qu'il est bien au contraire, dans un métissage réussi, ce qui est donné par l'autre active en moi l'on ne sait quel moteur de compétition intime, exaltant, exhaussant mes valeurs propres, les encourageant à mieux se dédier à l'universel.

 

         Le travail poétique de S. Stétié imprime à son œuvre, et plus particulièrement à ses essais, une originalité qui le place parmi les voix les plus sensibles de l'écriture de la multirelation entre peuples et cultures. Il est l'un des poètes qui croient profondément à la mission civilisatrice de la poésie. Contrairement à d'autres qui s'engagent dans un parti, il se tient au-dessus de la mêlée pour trouver en lui-même le langage de l'universel.

         Le travail interculturel présuppose des règles. Il ne sera possible de réintégrer ce que l'Histoire a violemment désuni et séparé que si l'humanité se libère des préjugés mutuels. S. Stétié cherche l'unité dans la diversité et la diversité dans l'unité. Il est en quête permanente du lieu mythique des cultures aux racines communes. Attentif à son époque, il est pourtant tourné vers ses origines. Il est, en effet, conscient que l'union ne procède pas de l'identique mais du divers. Lors de l'échange entre peuples et cultures, chacun apportera sa richesse et donnera dans la mesure de ce qu'il reçoit.

          Face au tragique réel des conflits anciens et actuels entre l'Orient et l'Occident, S. Stétié travaille en vue de la préparation d'un temps nouveau de fraternisation possible par un retour aux matrices communes. Il croit en la supériorité de l'esprit et s'élève contre tout type de déterminisme historique fondé sur des lois intangibles et irréductibles. Selon lui, il faut laisser la purification ethnique et l'intégrisme religieux et suivre la voie de l'échange interculturel pacifique et fécond, la voie de dialogue. Cependant, il rejette ce qu'il appelle « l'assimilation forcée » du colonialisme, l'effacement dans les valeurs de l'autre, l'acculturation, le renoncement à ce que l'on est pour ressembler à l'autre dans l'orgueil de sa prédominance.

Quant à la mondialisation culturelle, c'est une immense idée européenne qu'il faut saluer, selon S. Stétié, dans la mesure où il s'agit, en théorie, d'un libre passage des idées et des hommes. C'est une des rares idées pour lesquelles « il fait bon de vivre et pour lesquelles il est concevable de mourir ». Toutefois, la réalisation de ce projet humain n'est envisagée, selon S. Stétié, que pour les intérêts de l'Europe, une Europe chaque jour un peu plus frileuse et qui prend peur de ce dont elle-même a fait l'annonce :

 

Libre circulation des idées est-il proclamé. Or les idées, voici que l'Europe en a peur, si ces idées lui semblent risquer de mettre en difficulté ses propres valeurs, et surtout si ces idées viennent du sud de la planète ; les hommes, voici que l'Europe en a peur, s'il lui semble qu'ils viennent à elle non seulement pour lui donner – ce qu'ils firent si longtemps par la toute-puissance de l'impérialisme colonial d'hier– aussi pour, tout en lui donnant le peu qu'ils ont, (leur travail, leur sueur, leur pauvre odeur de pauvres peinant dans les bas-fonds des luxes et des lucres), s'ils viennent [...] lui demander le peu qu'elle veut consentir à leur donner : ce peu qui est beaucoup pour eux et dont ils vivent.

 

        Récuser les régimes autoritaires est une nécessité selon S. Stétié. Pourtant, il faut sauver les aspects traditionnels dans les sociétés régies par ces régimes qui doivent être préservées du « rouleau compresseur de la mondialisation ». Une Europe pour les seuls Européens sera, selon S. Stétié, une Europe fermée, refermée sur elle-même. Ce ne serait plus cette Europe généreuse et accueillante, l'Europe de haut vol, l'Europe rêvée.

        Les pays du Sud, se demande-t-il, méritent-ils cette élimination même s'ils ont tout fait pour le progrès de l'Europe ? Méritent-ils cette marginalisation après qu'elle leur a tout pris et continue de le faire ? L'Europe des droits a des responsabilités à l'égard de tous et d'abord d'elle-même, pour des raisons historiques et pour permettre de meilleurs échanges culturels.

Quant à l'avenir de l'Europe en particulier et de l'humanité en général, S. Stétié se demande si la planète va être « remembrée » et si on aura à faire à une conformité culturelle. En effet, les décideurs politiques et les agents économiques se ressemblent déjà un peu partout et usent à la manière des scientifiques, des mêmes codes de communication. L'Occident prétend être le « seul détenteur de la vérité » et le seul porteur de l'avenir :

 

L'avenir de chacun va-t-il ressembler à l'avenir de tous ? La culture de chacun va-t-elle, demain, ressembler à la culture de tous ? Après la perdition, à l'échelle planétaire, beauté et originalité, de l'invention artisanale, la création poétique de chacun va-t-elle, demain, ressembler  à la création de tous. Après l'originalité, va-t-on voir se perdre l'originellité [...] en qui rayonnent grâce et lumière de l'origine ? 

 

        Par son écriture, le poète participe à la mondialisation culturelle et aide à traduire la modernité de la littérature arabe en confrontant ses thèmes majeurs à ceux de l'histoire littéraire universelle. En outre, il est l'un des premiers à avoir introduit et présenté la poésie arabe contemporaine en France, en rapprochant les voix de langue arabe et celles de langue française. Il a même traduit certains livres de la langue arabe en langue française. Il s'agit d'un voyage entre les cultures, qui recompose une culture, cette culture planétaire dont rêvait déjà Goethe, qui contribue à la formation d'une identité, celle des humains.

 

Dans une église, faire une prière d'Islam. Dans une mosquée faire une prière chrétienne. Pour  perturber nos anges.

 

          La culture ne peut vivre et durer que dans une relation avec d'autres cultures. Il n'est de culture que par osmose, selon lui, d'où son emploi du terme « syncrétisme ». Sa poésie, comme toute poésie d'ailleurs, dépasse l'identité individuelle pour la véritable identité qui « ne vit que de traverser et d'être traversée ». C'est une quête visant à fusionner le cosmique et l'essence de l'être humain en perpétuel questionnement.

            Il n'y a pas de culture fermée sur elle-même, affirme S. Stétié, et il n'y a pas d'écrivain voyageur qui ne ramène avec lui et en lui des traces de l'espace culturel visité. Dans Hermès défénestré, l'essayiste montre l'influence profonde de la lecture du Coran sur Rainer-Maria Rilke en écrivant des Élégies de Duino. Le voyage de Rilke en 1910-1911 dans des pays de culture musulmane, à savoir la Tunisie, l'Algérie et l'Égypte, n'a pas été sans effets sur ses productions littéraires. Ses correspondances portent « la marque fascinée de l'impact sur sa sensibilité » des pays visités. Aussi de la foi témoignée par la prière en Islam a-t-elle exercé une fascination qui se manifeste dans ses correspondances.

          Dans « Mallarmé désarmant », il montre à quel point l'esthétique de l'absence chez Mallarmé existait déjà dans la qacida jahilyte. S. Stétié remarque, textes à l'appui, qu'il y a chez ce poète « une intuition qui pourrait sembler proche de l'Islam », ou encore que « les notions de temps et d'espace mallarméens pourraient bien […] êtres mises en parallèle avec celles que développe l'Islam ». Il en déduit « certaines affinités – involontaires – de Mallarmé avec le Coran ».

          Rimbaud fait l'objet de deux fameux essais : Rimbaud, le huitième dormant et Rimbaud d'Aden. Dans le premier essai, S. Stétié montre la proximité de ce poète avec l'Orient et la mystique soufie, à travers la légende des sept dormants. Dans le second, il évoque le départ même de Rimbaud vers cet Orient réel pour « mettre fin à sa vision et rejoindre, face à son lointain rêve et contre lui, une réalité rugueuse à étreindre ».

        Les poètes arabes, quant à eux, ont travaillé, selon S. Stétié, à la création de l'unité après un déchirement historique. Les essais qu'il a consacrés à la religion musulmane et au prophète Mohammed, Mahomet et Lumière sur lumière, visent à corriger certains stéréotypes de l'imaginaire collectif en Occident. Le poète est, en effet, selon lui, un homme de déchirement qui a la tâche d'expliquer le monde et par-là même de le transformer. Il s'agit de déplacer une culture vers une autre, une langue vers une autre, « un souffle vers un autre souffle ». Comme il l'annonce lui-même dans « l'homme du double pays », la double culture c'est l'existence d'une frontière indéfinissable parfois et d'autant plus lancinante entre un ensemble de valeurs et un autre ensemble de valeurs. C'est donc une grande chance mais aussi un grand risque :

 

Quand deux cultures coexistent dans un même cœur, dans une même pensée, dans un même être, elles instituent en eux, par la vertu du même, des modulations, des passages, des irisations, des synthèses, des complétudes.

 

         Il reprend l'idée de Léopold Sédar Senghor selon laquelle, au plan des hommes comme au plan des cultures, l'avenir est au métissage ou il ne sera pas. Toutefois, il révèle l'ambiguïté de la notion du métissage. Celle-ci, selon lui, consiste en une relation de prédominance et contribue nécessairement à une « absorption du plus faible par le plus fort ». Il propose pour cela de substituer au terme métissage celui de « tissage » :

 

Dans le tissage […] il y a la trame et la lice, la trame ne peut pas dominer la lice, comme elle ne peut pas se passer d'elle ; quant à la lice, elle ne saurait pareillement dominer la trame comme elle ne saurait se passer d'elle.

 

        La mondialisation devrait se faire, selon S. Stétié, d'une manière où chaque civilisation devient partenaire des autres dans une sorte d'échange égalitaire. L'ouverture à l'autre est posée comme nécessité. Le monde est, en effet, en évolution et celle-ci ne peut se réaliser en refusant la communication avec l'autre. Toutefois, il faut, selon S. Stétié, participer à ce métissage culturel sans renoncer à sa propre culture. La position du poète vis-à-vis des autres est positive quelles que soient leur appartenance ethnique et leur religion. En citant la parole de K. Gibran, c'est sa propre pensée qu'il laisse apparaître :

 

 Je t'aime, Frère, qui que tu sois - Je t'aime priant dans ta mosquée, adorant dans ton église, recueilli dans ton temple. Car toi et moi sommes les enfants d'une même religion : l'Esprit. Et les différentes voies religieuses représentent les différents doigts de l'unique mais de l'Être suprême. Et cette main se tend vers nous avec ardeur pour nous conduire vers la plénitude de l'âme. 

 

         Il propose un nouveau dialogue fondé sur la tolérance et la compréhension, une « nouvelle confrontation », une symbiose d'autonomie et de respect. Le dialogue des cultures doit, selon lui, déboucher sur une pensée synthétique et non syncrétique. Les relations entre le monde de l'Orient et celui de l'Occident existent depuis longtemps et ne doivent pas se réduire à la volonté de dominer culturellement, et, par conséquent, à l'incompréhension et au rejet :

 

Oui, pendant longtemps, trop longtemps, il y a eu de part et d'autre, et surtout de la part du prédominant qui, son temps accompli, a dû céder la prédominance à celui qu'hier encore il dominait, il y a eu, dis-je, une lecture aveugle, paradoxalement aveugle, et dont souvent la sympathie, toute d'intuition et d'antennes, était exclue.

 

        Le Coran et la Bible sont tous les deux présents dans l'œuvre stétienne dans laquelle ils dialoguent et se croisent. L'idée de pont est le fondement de cette œuvre, toujours à cheval sur deux mondes, sur deux langues, sur l'Orient et l'Occident. La complémentarité de ces deux mondes est prouvée historiquement. La puissance de l'Occident, vient exclusivement des moyens intellectuels de l'investigation philosophique et scientifique, qui assurent sa domination, mais c'est de l'Orient que viennent les grandes intuitions originelles, celles sur lesquelles se fondent plus tard les engagements et les philosophies occidentales.

 

                                                                       Mfedal BAIGGAR

 

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Article ajouté le 2007-03-12 , consulté 115 fois

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