Ecrivains arabes d'expression française

Salah Stétié: La langue française et l’identité culturelle

                        La langue française et l'identité culturelle

 

            Homme d'Orient, S. Stétié  a écrit la totalité de ses œuvres en langue française, une langue autre que la sienne et pourtant maîtrisée et aimée. Ce choix est-il justifié ? La langue arabe n'est-elle pas en mesure de réaliser des productions poétiques  ou prosaïques aussi riches et aussi diversifiées que celles de notre poète ? Le choix d'une autre langue ne pose-t-il pas le « risque de perdre son identité » ? Ce choix est-il, au contraire, ouverture à l'autre, appel au dialogue et au dépassement de toute vision ethnocentrique ? S. Stétié montre qu'il ne s'agit pas du seul hasard. « Sans doute, dit-il, les circonstances ont-elles joué leur rôle dans ce « choix », dans cette détermination ». Il considère même cette langue comme sa véritable première langue :

 

            Des circonstances historiques et politiques dont je ne suis pas responsable ont fait qu'au fond ma véritable première langue a été le français.

 

            Les mêmes « circonstances » ont sans doute été déterminantes chez un grand nombre d'écrivains arabes d'expression française. À la question « comment se fait-il que vous écrivez en français ? », Mohammed Dib, considérant qu'il est tout à fait normal d'écrire dans la langue que l'on a choisie, se demande s'il s'agit d'une accusation ou d'une simple question. En parlant de son rapport avec la langue française, il affirme :

 

                        J'ai grandi dans cette langue. Ma vie s'y est accomplie. Si bien que quand je parle, j'écris, je n'ai pas conscience que je le fais en français, je n'ai conscience que du fait que je suis en train de parler, d'écrire.

 

            Nous trouvons les mêmes propos chez l'écrivain algérien Rachid Boudjedra en 1995. Celui-ci parle des circonstances historiques qui ont fait de lui un écrivain de langue française. L'amour passionnel de cette langue ne vient qu'en deuxième lieu avec la lecture des grands écrivains français :

 

                        Pour moi, Algérien, je n'ai pas choisi le français. Il m'a choisi, ou plutôt il s'est imposé à moi à travers des siècles de sang et de larmes et à travers l'histoire douloureuse de la longue nuit coloniale.

                        Mais c'est grâce aux écrivains français que je me sens en paix dans cette langue avec laquelle j'ai établi un rapport passionnel qui ne fait qu'ajouter à sa beauté, en ce qui me concerne.

                        Sans aucune flagornerie, sans aucune bassesse.

 

            S. Stétié décrit son choix de la langue française en termes d'amour et confirme que ce choix ne l'éloigne pas de son appartenance identitaire. En lisant ses écrits, le lecteur est appelé à découvrir la richesse des possibilités qu'offre la langue française lorsqu'elle décrit des réalités arabo-musulmanes. Certains critiques dont D. Aranjo qualifient la langue stétienne de « françarabe » ou de « farabe » dans la mesure où elle rapproche les deux mondes aux niveaux linguistique et culturel. En s'appropriant la langue française, ce poète a réussi à établir un lien, entre deux langues et deux mondes aussi différents que le français et l'arabe en les évoquant réciproquement. Le risque est évident. Peut-on imaginer, en effet, deux univers plus différents que ceux de l'arabe et du français ? C'est pourtant sur le pont qui mène de l'un à l'autre que S. Stétié s'est risqué.

            Ce poète écrit dans la langue française en lui donnant une dimension universelle. Il la considère comme langue de poésie qui ne relève d'aucun fanatisme national. La maîtrise de la langue française lui permet un va et vient entre deux cultures, mouvement enrichissant comme en témoigne Jehan Despert. Celui-ci explique son admiration pour la personne et l'œuvre de S. Stétié en ces termes :

 

            […] C'est dire combien la poésie de  Salah Stétié, me permettant de renouer avec tout un passé de rêves et de désirs à peine assouvis, m'apporta d'aliments nouveaux, l'Arabe venant au-devant de l'Occident, dans une langue poétique renouvelée, tout en demeurant un français parfaitement maîtrisé.

 

            Le français dont S. Stétié fait l'éloge n'est point cette langue qui absorbe toute différence et qui impose à son utilisateur une seule et unique façon de voir le monde. Au contraire, il s'agit de cette langue qui permet à tel ou tel penseur venu de loin, d'être lui-même le noir dans sa négritude, l'Oriental dans ses traditions, le musulman dans son Islam, le Belge dans sa différence, le Québécois dans l'espace identitaire nord-américain. Ces écrivains, selon S. Stétié, savent qu'ils ne sont et ne seront jamais français. Ils le savent et s'en réjouissent. Le fait que cette langue leur permet de se libérer et d'exprimer l'inexprimable dans d'autres langues est suffisant.

            La langue française permet au poète de s'ouvrir à d'autres cultures et de ne pas être prisonnier d'une seule façon de penser. Le voyage n'est pourtant pas sans risque. Quel risque est-il plus grand que la perte d'identité ? S. Stétié en est conscient. Il procède, par conséquent, par un va-et-vient entre les deux cultures. Celles-ci lui permettent un équilibre personnel d'abord, ainsi qu'une meilleure réponse aux attentes du lecteur. La mobilité linguistique s'accompagne d'une mobilité dans l'espace, faite d'aller et retour entre pays et, par conséquent, entre cultures. En tant que voyageur entre les cultures orientale et occidentale, l'écrivain est ouvert à toutes les langues. Il pratique l'inter-langues et l'interculturel.

            L'œuvre que produit  S. Stétié dans la langue française offre par rapport à la culture française le double intérêt d'avoir utilisé sa langue et son art et de s'en différencier. Elle constitue, en effet, le miroir d'une tout autre réalité et l'expression d'éléments sociaux fort différents. Elle est un phénomène en soi qui ne peut être compris qu'en relation avec sa culture première, celle de l'Orient. Quant à l'expression des valeurs de la civilisation orientale dans la langue française, il affirme :

 

            J'ai à travers la langue française et au fur et à mesure que j'essayerais de me définir par l'écriture, essayé de rapatrier les valeurs, les sens et les significations issus de la langue arabe […] et l'un de mes principaux efforts aura été de coloniser, d'annexer à la langue française des significations issues du profond message porté par la langue arabe dans toutes les directions de celle-ci.

 

            C'est la culture orientale que S. Stétié transmet au lecteur en français, et c'est ainsi seulement que, selon François Xavier, on peut comprendre ses poèmes. Il a su inventer une technique qui reproduit le rythme et le son si particuliers à la narration orientale :

 

            Cette nouvelle écriture, affirme F. Xavier, à la fois fascinante, résistante et singulière, exploite toutes les manœuvres possibles de la syntaxe dans l'arabesque, figures déroutantes au mépris de toute métrique normative. Du silence au cri, de l'ellipse à l'image luxuriante, la rhétorique est broyée, écrasée, concassée, pour mieux être pétrie, moulée aux formes de l'auteur.

 

            La langue française est pour S. Stétié un lieu de rencontre de deux langues considérées comme les siennes. Elle ne contribue pourtant pas à l'affrontement de deux cultures, l'orientale et l'occidentale. Cette langue, « langue du colonisateur », se transforme chez lui en langue de dialogue :

 

            Aux écrivains venus de l'« ailleurs », la langue française propose un grain qui, par sa délicatesse et toutes les finesses attachées à un vieux tuf riche en subtilité créatrice, leur permet d'exprimer jusqu'au plus obscur et au plus délié d'eux-mêmes ; au territoire mental du français, un peu gris parce qu'il est de vieille et prudente Europe, ces écrivains, issus le plus souvent d'intenses confins ou surgis d'autres terres elles aussi antiques mais brisées, moulues et remoulues par l'histoire, ces écrivains apportent, dis-je, une autre poussière, éclatante, des couleurs fastes et vives, des saveurs moins élaborées, peut-être mais plus fortes, un éblouissement inconnu, le souffle court ou long d'une autre respiration.

 

            Cette langue est « aimée » de S. Stétié par un « long accouplement avec elle ». Elle lui permet d'exister mais sans aliénation aucune, sans rien nier de ses armes ni rien abandonner de son bagage. En effet, l'important dans la relation avec l'autre, c'est, selon lui, de ne jamais trahir ses valeurs d'origine au profit des valeurs de l'autre, mais d'apporter à l'autre, dans la langue de l'autre s'il le faut, le témoignage de ses propres valeurs. La langue française lui permet d'apporter des sens différents à cette langue, un autre paysage, des nuances de sensibilité que le français de souche ne peut découvrir lui-même.

            L'interculturalité chez S. Stétié est plus qu'un signe de tolérance. C'est la manifestation d'une double identité. La langue française est vue par lui comme élément de la modernité et on ne peut s'ouvrir à la modernité que par le biais de cette langue :

 

            L'écrivain libanais, s'il opte pour l'usage du français ou de l'anglais, c'est pour déguiser son mal métaphysique en le revêtant des atours d'une langue et d'une culture dont l'altérité lui cache la probable fissure. L'élection comme lien d'exil de la langue étrangère – crue moins vulnérable – s'accompagne inconsciemment d'on ne sait quelle garantie d'inexpugnabilité.

 

            L'expression dans la langue française n'est pas un fait de hasard dans le cas de S. Stétié. Elle n'est pas une opération forcée non plus. C'est un choix assumé pleinement et jusqu'au bout. C'est plutôt le fruit de la confiance totale dans l'avenir de cette langue internationale, langue de culture et qu'il oppose à plusieurs reprises à la langue anglaise, langue commerciale :

 

            Pour moi, venu de l'extérieur de la langue, la langue de l'invention, celle de la réinvention, sera le français.

 

            C'est par une décision du père que Y. Kateb, par exemple, déclare opter pour l'expression en langue française. Son père lui avait conseillé de « dominer » la langue « dominante » qu'est le français :

 

Laisse l'arabe pour l'instant. Je ne veux pas que comme moi tu sois assis entre deux chaises (...) La langue française domine. Il te faudra la dominer, et laisser en arrière tout ce que nous t'avons inculqué dans ta plus tendre enfance. Mais une fois passé maître dans la langue française, tu pourras sans danger revenir avec nous à ton point de départ.

 

Pour le père de S. Stétié, en revanche, il apparaissait plutôt de la plus grande urgence d'apprendre cette langue « des gens sérieux ». Le père de S. Stétié a étudié la langue turque, en effet, en espérant faire carrière dans l'administration ottomane. Les Turcs vaincus par les Français, il n'a pas pu réaliser son rêve. Pour cela, son fils Salah espère, en se « réalisant » dans la langue française, en devenant écrivain de langue française, pouvoir répondre aux attentes de son père.

 

                        Il m'obligeait, par une sorte de pression constante exercée sur moi, à être le meilleur de la classe : je sentais instinctivement que cela avait beaucoup d'importance pour lui […] Je répondrai autant que faire se peut à son attente : je serai le premier autant que possible, je « compenserai » […] je « surcompenserai » même !

 

            Aussi cette confiance n'est-elle pas sans justification. Très jeune, S. Stétié puise dans le réservoir arabo-musulman avant de passer à la langue française sans jamais mettre en balance, dans cette transaction, son exigence originelle de rigueur et de tension. Ce passage d'un moyen d'expression à l'autre ne change en rien l'arabité de S. Stétié :

 

            L'arabe que je suis, l'assoiffé d'eau nocturne et de ciel nu, l'itinérant compliqué par bien des mythologies dont certaines continuent de gouverner les hommes de cette planète dans leur cheminement visible et invisible, le rêveur qui a autour de lui, et comme à sa disposition, des siècles de culture arabo-islamique, celui-là n'est pas perdu face à la langue française et dans le beau duel qui l'oppose à elle.

 

            Le recours à la production dans la langue étrangère est souvent considéré comme un exil chez d'autres écrivains du monde arabo-musulman. Étant le fruit des données politiques et historiques, la langue de l'autre, au lieu d'être un choix désiré, est plus un éloignement forcé, une rupture non voulue du lien ombilical, selon l'expression de Y. Kateb. Pour S. Stétié, cette langue est, au contraire, généreuse. Elle l'accueille, lui donne « ce dont il a besoin » et reçoit de lui « ce qu'elle ne saurait recevoir d'un autre ». Les liens sont décrits en termes d'amour et d'échange :

 

Cet arabe – là, non délié de ses appartenances et bien plutôt inspiré par elles, trouve au sein de la langue française, et comme spécialement fait pour l'accueillir, un endroit chaud. Il ne doute pas un seul instant que là aussi il est chez lui : parvenu là avec toutes ses valeurs héritées et toujours en lui actives, il n'hésite pas, à cet endroit-là de chaleur, à se sentir heureux. Il sait ce que la langue française lui donne, lui, et parce que c'est lui, elle ne le donnera à aucun autre ; il sait aussi que ce qu'il donne de lui-même à la langue française, elle ne saurait le recevoir de quelque autre que lui.

 

Cet éloge de la langue française est généralement absent chez d'autres écrivains arabes d'expression française. Ces derniers pensent que la langue française les éloigne de plus en plus de leur réalité. Elle les empêche de s'adresser à leur peuple. La langue française est « mon exil », affirme M. Haddad, « je suis moins séparé de ma patrie par la Méditerranée que par la langue française ». A. Khatibi, de son côté, pense que pour des raisons historiques évidentes, la langue a souvent, dans le contexte maghrébin, choisi l'écrivain et non le contraire. Le poète tunisien T. Bekri (né en 1951) pense que, quel que soit l'apport des écrivains du Maghreb, cette langue leur reste étrangère. Ces derniers, comme ceux des autres espaces francophones, participent de la vie même de cette langue en lui insufflant leurs propres itinéraires et démarche. Pourtant, ils sont presque ignorés dans les programmes scolaires en France.

 

                                                      Mfedal BAIGGAR

 

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Article ajouté le 2007-03-11 , consulté 103 fois

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