Ecrivains arabes d'expression française

Salah Stétié: La langue française et la modernité

                   La langue française et la modernité

 

Dans son livre Singularités francophones, Robert Jouanny parle de deux causes essentielles qui expliquent le « choix » de la langue de l'autre. La première cause est liée au refus de la langue maternelle perçue comme difficilement utilisable pour des raisons inhérentes à la langue même : faible diffusion, absence de tradition littéraire, inadéquation entre l'imaginaire de la langue et celui de l'écrivain, etc. La deuxième consiste dans le refus d'une autre langue : l'anglais pour les Égyptiens, l'allemand lié au nazisme, pour l'écrivain allemand George-Arthur Goldschmidt (né en 1928), l'arabe pour des Kabyles comme Y. Kateb et J. Amrouche parmi d'autres.

Il peut s'agir aussi d'une volonté d'éloignement du contexte. L'écrivain, dans ce cas, se sent enfermé dans une société à l'égard de laquelle il veut prendre sa distance. C'est le cas de la libanaise d'origine druze Nadia Tuéni (1935-1982). Celle-ci, sans renier ses liens avec le Liban, affirme que la langue française lui permet de mieux formuler son identité :

 

              Le français est chez moi le véhicule d'une pensée qui ne s'inscrit pas exactement dans la ligne de sa tradition et de son patrimoine culturel. Et c'est en ceci que je me sens profondément libanaise, c'est-à-dire au confluent de plusieurs cultures, exposée à l'Orient et à l'Occident, ouverte au désert et à la mer, enrichie par le merveilleux apport des grandes religions qui coexistent et dialoguent dans ce minuscule creuset unique au monde qu'est le Liban. Pour moi, être écrivain libanais, c'est cela. Pouvoir jouir de toutes les influences, cohabiter et covivre avec le multiple. Le Liban culturel est avant tout le contraire d'un ghetto.

 

       Les écrivains arabes d'expression française trouvent dans la langue française un moyen de briser certains tabous et d'aborder des sujets qu'ils ne pourraient aborder dans la langue maternelle. Nous citons, à titre d'exemple, le cas de l'Iranien Fereydoun Hoveyda qui déclare :

      

                                                                                                          Je me trouve dans la situation du romancier : je projette du présent sur du passé, en espérant que le mélange explosera pour ouvrir quelque part une issue de secours qui me permettrait de fuir mes obsessions.

 

       On en déduit que la langue française permet non seulement un refus ou une émancipation, mais aussi une ouverture au monde et un mélange fructueux. Alors que l'arabe est miroir d'identité, le français ne l'est pas. Le français, selon S. Stétié, est un projet, une perpétuelle création qui laisse à chaqu'un un vaste espace de liberté dans la mesure où il n'est lié ni à une identité ni à une population. Il permet à chacun d'affirmer son identité au sein d'un ensemble.

       S. Stétié pose la question du choix de la langue de l'autre en termes d'identité et examine la situation de « l'homme du double pays » à partir d'un postulat :

 

                   On est d'une langue, au sens « maternel » du mot, comme on est d'un lieu. Rien n'y fera : on aura les yeux bleus ou noirs de son lignage. Cependant il peut advenir − c'est mon cas − qu'on ait envie, qu'on ait besoin même, d'une complémentarité substantielle, qu'on ait envie, disons familièrement les choses, de se marier […] et je dirai que, dans ce cas, le bonheur est que l'autre fût aimé, aimé d'amour, aimé non contre sa différence mais à cause d'elle.

 

       Selon S. Stétié, les écrivains du tiers-monde ont besoin d'écrire en français ou d'être traduits dans cette langue. Cette dernière, comme langue de communication internationale, leur permet d'avoir un public partout dans le monde et, par conséquent, de transmettre leur vision du monde à d'autres civilisations. En outre, ce transfert vers d'autres aires linguistiques ouvre à l'écrivain une audience internationale, d'autant plus précieuse que l'écrivain est fréquemment en mal de public dans son pays d'origine. Cela est dû soit à des raisons économiques (le livre coûte cher), soit à des raisons intellectuelles (le public est peu formé culturellement ou déformé idéologiquement) soit à des raisons politiques (l'auteur est interdit ou censuré).

       La langue française constitue un espace de liberté pour l'écrivain persécuté ou censuré. Bien que l'arabe soit « une grande langue », le français est aujourd'hui la seule langue capable, dans les pays du monde arabe et ailleurs où elle  est pratiquée, d'amener ces pays vers les évolutions qu'ils souhaitent et qu'ils attendent. Pendant longtemps, les écrivains maghrébins ont considéré la langue française comme une perte de leur identité culturelle, comme exil plus dure que l'exil géographique. Pendant la colonisation, ils parlent même d'une langue d'ennemi. L'inter-culturalité, selon eux, peut aboutir à une perte de la culture de soi ou à un désordre culturel. Quant au poète L. S. Senghor (1906-2001), même s'il appartient à un courant culturel un peu différent, à savoir celui qui défend la négritude, il partage avec les poètes arabes de culture arabo-musulmane les mêmes sentiments d'exil et de déchirement identitaire causés par l'adoption d'une autre langue que la langue  maternelle. Il exprime ces sentiments par ces mots :

      

Et cet autre exil plus dur à mon cœur, l'arrachement de soi à soi

À la langue de ma mère, au crâne de l'ancêtre, au tam-tam de mon âme.

 

       En revanche, S. Stétié, homme du « double pays », affirme qu'il est bien chez lui lorsqu'il s'exprime dans la langue française. Il envahit pacifiquement cette langue qui fut celle de l'envahisseur. Ce n'est pourtant pas une vengeance. C'est un accueil mutuel :

 

J'entrais dans la langue française comme chez moi et le couvent qu'elle me paraissait parfois, je rêvais de le transformer en sérail, je veux dire d'adapter à ma propre structure intime les éléments d'un bâti imposé mais ductile et transformable.

 

       Cette langue s'enrichit aussi bien des productions des natifs que de celles des poètes médiateurs de double ou triple culture, ceux qui ouvrent de nouvelles perspectives. D'autre part, en tant que langue œcuménique, elle est irremplaçable ; elle accueille des écrivains et des intellectuels avec leur différence, leur « arabité » ou leur « négritude », leur « asiatisme » ou leur « insularité », leur « expérience autre de l'histoire du monde », leurs « mythologies autres », leurs « astres autres », qui y viennent avec « leurs dieux ou leur Dieu ».

       La langue française est un moyen d'expression que S. Stétié considère surtout comme une « mère ». En effet, selon lui, le poète ne naît pas d'un pays mais d'une langue qui lui donne corps, lui donne sa raison et son habitat. Il souligne l'écart qui consiste à s'exprimer en français, dans la mesure où cette langue le déplace par rapport à son origine biologique. Pourtant, le poète retrouve là son origine véritable, inconnue à lui-même : si l'expression en français éloigne un écrivain comme Y. Kateb de sa mère et de son peuple, S. Stétié retrouve en cette langue un « berceau de lumière ».

       Le français est donc une langue d'écriture mais aussi une langue de culture. C'est elle qui lui a permis l'accès à la culture française et à la connaissance de l'Occident. En effet, le poète commence à apprendre cette langue depuis son plus jeune âge pour en devenir totalement maître et en tirer toute la force de ses poèmes. Il fait ses études pendant le mandat français et devient l'élève d'institutions françaises. Par la suite, il passe la moitié de sa vie en France et il affirme l'avoir fait par choix. Il étudie à Paris pendant six ans. Il exerce la fonction  de diplomate en France pendant vingt et un ans et il y vit sa retraite. Il est tout à fait normal que sa relation avec la langue française soit décrite en termes d'appartenance comme s'il s'agissait d'un pays :

 

            Étant depuis mon enfance établi dans la langue française, j'ai grandi dans cette langue et, au fond, on est d'une langue comme on est d'un pays : je me sens appartenir à la langue française.

 

       Certains écrivains comme Y. Kateb justifient le choix de la langue française par la volonté de défendre leur identité contre une autre considérée comme menaçante. Le français, en effet, est le moyen de se faire entendre de l'opinion publique du pays colonisateur lui-même. Il est donc considéré comme une arme au service de la libération nationale. L'écriture dans la langue de l'autre a été vécue comme un déchirement, comme un drame du langage. Y. Kateb témoigne à la fin de son roman autobiographique, Le polygone étoilé, de son « exil intérieur », de son aliénation provoquée par la rupture avec la langue maternelle. Éprouvée comme une seconde rupture du lien ombilical, la perte de la langue maternelle arrache l'écrivain à ses origines :

 

       Jamais je n'ai cessé, même aux jours de succès près de l'institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l'écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d'une langue bannie, secrètement, d'un même accord, aussitôt brisé que conclu. Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables, et pourtant aliénés !

 

Nous ne pouvons parler d'amour ou d'admiration mais plutôt de déchirement et d'exil. En effet, après l'indépendance des pays arabes et africains, certains écrivains renoncent à cette langue pour produire leurs œuvres dans la langue de leur peuple. Ils sont allés jusqu'à considérer le fait de restaurer une culture nationale, et donc une langue nationale, comme l'objectif prioritaire de la décolonisation. Écoutons Y. Kateb encourageant les écrivains algériens de renoncer à la langue de l'autre et à écrire dans leur langue nationale :

 

Je pense qu'il est très possible pour les Algériens qui écrivent en français de franchir cette étape soit vers l'arabe, soit vers le berbère, en tout cas vers une langue populaire. Je crois qu'il n'y a là rien d'impossible, parce que, pour la plupart, tous les écrivains algériens de langue française parlent quand même l'arabe populaire dans leur famille et dans la rue. Cette langue est dans les mœurs, il faut la faire vivre. C'est la vraie langue.

 

Cependant, la littérature de langue française n'a pas disparu en faveur de la littérature de langue arabe une fois les indépendances acquises. Les statistiques de la production littéraire maghrébine de langue française établies par Jean Déjeux montrent une chute très importante de cette production immédiatement après l'indépendance de l'Algérie en 1962. Cette littérature n'est représentée que par un seul roman en 1965 avant de connaître une hausse spectaculaire à partir de 1966. Depuis 1981, elle dépasse régulièrement les 20 titres par an sans compter les tirages en format de poche.

       Contrairement à ces écrivains, S. Stétié est reconnaissant à l'altérité de la langue française. Cette dernière a fait de lui un poète à double culture, ce qu'il ne manque pas de souligner avec fierté. Il s'exprime dans une autre langue qu'il considère sienne non seulement pour dire son arabité mais aussi pour exprimer son humanité. Cette langue est aimée par S. Stétié, penseur imprégné d'une double culture, islamique et moderne. Il affirme son amour de la langue française ainsi que son admiration pour les grands écrivains qui ont contribué non seulement à sa diffusion mais aussi à lui donner un nouveau souffle par leurs œuvres.

       Étant une langue de libération et d'ouverture à la modernité, le français, n'est pas considéré par  S. Stétié comme langue du dominant ou du colonisateur. Pour lui, le français n'est pas la langue de l'autre dominant comme dans le passé. Il est susceptible de garantir à son utilisateur, d'où qu'il vienne, la liberté de communiquer son rapport au monde.

C'est une double libération réalisée à travers l'usage du français. L'écrivain francophone se libère du complexe de l'ancien colonisé et, en même temps, il se libère de l'emprise du « vieux tronc », comme disent Y. Kateb et A. Memmi. Le « vieux tronc » est une partie de la culture natale constituée de tabous et du sacré. Sur ce point, pour mieux faire comprendre ce type de rapport au français, le Tunisien T. Bekri affirme :

 

     Pour ma génération, l'enseignement de l'arabe était proche de la théologie, langue du Coran, l'arabe restait, en effet, sacré et intouchable. Tabou aggravé par plusieurs siècles de décadence où la rhétorique creuse l'a emporté sur l'imagination et l'innovation. Je me sentais plus libre en écrivant en français.

 

Les écrivains arabes d'expression française justifient leur choix de cette langue par le fait qu'elle leur permet une grande émancipation, une liberté d'expression pendant longtemps censurée. Elle leur permet d'aborder des sujets tabous comme le sexe, la politique et la religion. S. Stétié souligne cependant que la francophonie n'implique pas mécaniquement la francophilie. L'écrivain arabe doit, selon lui, garder une lucidité qui lui permet de maintenir une certaine distance entre lui, l'arabe et le français, sans oublier, le cas échéant, l'appartenance berbère ou juive du contexte ici considéré. Ce qui est recherché, en effet, c'est la communication efficace, car il s'agit d'affirmer et de dévoiler les faiblesses aussi bien que les côtés positifs du monde arabe et du reste du monde.

Les arabes dans leur situation actuelle, selon S. Stétié, ont besoin de cette langue, plus que de n'importe quelle autre, dans leurs tâtonnements sur la voie de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Cette langue permet aux Arabes un échange fructueux, un dialogue entre les cultures et une complémentarité mutuelle de ces cultures. Étant donné que la traduction est l'affaire de toutes les civilisations qui ont choisi la mondialisation, elle permet à l'homme arabe de libérer sa conscience d'une part et de vaincre sa séparation d'autre part. Le français, grande langue internationale, a un rôle déterminant à jouer pour les Arabes et avec eux dans ce domaine.

       La justification du choix de la langue française chez S. Stétié est fondée sur l'importance donnée à l'avenir des différentes civilisations mondiales dont le métissage culturel et la tolérance sont l'unique voie de salut. En effet, l'attirance de la langue française est justifiée chez un grand nombre d'écrivains francophones, par le sentiment d'accéder, grâce à elle, à une universalité linguistique. Cette dernière associe nécessairement l'usage de la langue et une sorte de vision idyllique du respect universel des droits  et de la dignité de l'homme. Pour S. Stétié, c'est plutôt pour son pouvoir à ouvrir aux diverses cultures mondiales que le français est loué aujourd'hui, comme langage « œcuménique, rassembleur d'idées et d'hommes, de nuances d'idées et de variétés d'homme », langue impliquant une certaine conception de l'homme et de la vie tout en incitant chacun à la réalisation de sa propre spécificité.

       La vision de l'avenir l'emporte sur celle du passé conflictuel et permet au poète d'être un  « douanier-passeur », un « frontalier », comme il se nomme lui-même, un « contrebandier sans crainte ni complexe ». Cette ouverture l'éloigne des auteurs plus attachés au passé, parfois source de haine de cette « langue de l'ennemi » et qui n'ont pas hésité après la libération de  leur pays à renoncer au français pour écrire dans la langue de leur peuple. Le poète ne recule pas devant cette vision. Il la dépasse pour aller vers l'autre et cherche à comprendre ses idiomes et ses principes dans le but d'instaurer le salut entre les hommes. La langue arabe convertit l'arabophone aux valeurs immuables dont il a la charge. Selon S. Stétié, seul le français est capable de mener les pays sous-développés vers la modernité et d'établir un dialogue entre les différentes civilisations.

 

                                Mfedal BAIGGAR

 

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Article ajouté le 2007-03-11 , consulté 130 fois

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